Avec : Tao Zhao, Taisheng Chen, Jue Jing, Zhong-wei Jiang
Scénario : Jia Ke Zhang
Titre Original : Shijie
Durée : 2:20
Pays : Chine
Année : 2005
Site Officiel : The World
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Avec ce nouveau film Jia Zhangke prolonge le travail entamé dans ses précédents longs-métrages avec pour but d'examiner les tumultes intérieurs de ses compatriotes chinois dans un pays en totale mutation depuis quelques années maintenant. Il est, avec Wang Bing, un de ses metteurs en scène, dont le travail vise à révéler une réalité cachée. Alors que l'on ne cesse de nous affirmer que la Chine est en train de devenir une super puissance planétaire, affichant des taux de croissance qui relèveraient de la pure utopie en Europe, ces cinéastes parlent de l'envers du décor : des marginaux, des exclus, et des laissés-pour-compte par l'économie de marché. Tous les précédents films de Jia Zhangke ont montré cela, si bien qu'il devait tourner clandestinement par peur des sanctions du gouvernement chinois.
Pour The World Jia Zhangke a bénéficié de l'assentiment de son pays pour tourner. Le résultat final n'a pour autant rien d'aseptisé, Jia Zhangke ayant bel et bien fait le film qu'il désirait. Joli coup de poker donc de la part du cinéaste chinois. L'histoire du film se situe essentiellement dans un grand parc d'attractions dont la particularité est de rassembler les plus célèbres monuments du le monde entier. Ainsi se côtoient la Tour Eiffel, les pyramides de Gizeh, Big Ben ou encore la Tour de Pise. Les deux principaux personnages sont Tao et Taisheng. Ils sont fiancés et travaillent tout deux dans ce vaste no man's land où les quatre coins de la terre se retrouvent réunis en un seul et unique lieu. Les frontières n'existent plus à l'heure où la mondialisation tend à s'étendre toujours de plus en plus. Réalité du capitalisme. Le film fait même terriblement écho à l'actualité quand celui-ci nous présente une jeune styliste qui copie des grandes marques de vêtements afin de pouvoir les vendre moins cher à une population désireuse de suivre les modes et les tendances.
Les progrès de la communication trouvent ici bien évidemment leur place. Les écrans vidéos ne sont pas rares, retransmettant des images prises à l'autre bout du monde complètement dénuées de sens sans que l'on prenne la peine de s'y attarder réellement. Ils sont désormais devenus un trait commun de la vie chinoise . Ces écrans sont autant de surcadrages qui viennent percer l'espace dans le plan. Le plan fuit chez Jia Zhangke. De tous les côtés. La caméra a beau pivoté à droite ou à gauche, elle trouvera dans son champ une autre porte sur le monde. De même les escalators aspirent par le haut les individus afin de les faire sortir du plan. Aussi la caméra avance lentement, avalant sur son passage différents protagonistes. Il y a une sorte de peur dans l'état du monde que nous présente Jia Zhangke. La caméra serait cet œil innocent, découvrant une réalité inconnue mais trop immense et complexe pour pouvoir la contenir.
Communication encore et toujours quand Tao et Taisheng s'échangent des SMS. Jia Zhangke nous les montre sous forme d'animations aux couleurs vives et criardes. Dans ces séquences il y a chez Jia Zhangke le souci de montrer à quel point ces nouvelles technologies permet de nous soustraire à la réalité physique, comment celles-ci nous éloignent de la vie concrète. Les échanges ont totalement changé de nature, ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Ainsi comme on peut le voir la conjoncture internationale de l'économie modifie profondément nos habitudes de vie, nos comportements face à l'autre. Ce parc d'attraction qui concentre en quelques hectares la plupart des édifices connus à travers le monde témoigne de la terrible réduction des distances qu'a produit la mondialisation. Les écrans vidéos nous rapprochent de l'autre, celui que l'on ne connaissait pas et que l'on n'aurait certainement pas connu autrement que par ce moyen.
Tout semble alors rapprocher les gens, les faire communier, les lier les uns aux autres, grâce, ô miracle, aux bienfaits de la globalisation. Mais Jia Zhangke n'y croit pas. Pour lui tout n'est qu'illusion, à l'image de ces SMS envoyés. A force d'exister dans des simulacres de vie, on perd pied avec la réalité sociale et physique. Croire que l'on pouvait comprendre l'autre par une simple image était une erreur. Les sentiments, eux, en revanche sont bien réels et entrent en conflit avec ce façonnement du monde. L'amour au sein du couple est une toute autre affaire. Combien de fois les hommes se voient refuser leurs avances par des filles croyant pouvoir les séduire aussi facilement ? Comment parvenir à construire une histoire d'amour quand celle-ci n'a que pour seul horizon des semblants de vie ? Le monde que l'on nous propose n'est-il pas au fond sans issue ? Ces innombrables fenêtres sur l'extérieur ne seraient-elles pas finalement que des cages d'acier ? La force du film est de laisser la question en suspens sans apporter une réponse définitive. Les dernières paroles des deux amants sont pleines d'ambiguïté. Le monde nous sauvera-t-il ou n'est-il qu'un vulgaire miroir aux alouettes ? A croire que le goût de la dialectique, malgré les mutations de la vie politique en Chine, à encore de beaux et longs jours dans le cinéma de Jia Zhangke… Grand film.